Du rêve au cauchemar américain : vers un divorce transatlantique ?

Le XXIème siècle aurait dû être le siècle de l’innovation technologique émancipatrice au profit du genre humain. Il est avant tout celui de la sidération face à des ruptures majeures bouleversant tout autant les grands équilibres géopolitiques mondiaux que la vie quotidienne du plus grand nombre. Autant d’événements dont la succession à un rythme soutenu a alimenté un cimetière de « mondes d’avant » et un empilement de « mondes d’après ». Les deux premières décennies du siècle ont été marquées au fer rouge par les attentats du 11 septembre 2001 et par l’épidémie de Covid-19. Mais la galerie des sidérations est longue et diversifiée : crise des subprimes de 2008 ; accident nucléaire de Fukushima de 2011 ; lecture des derniers rapports du GIEC concernant les effets du changement climatique…. Je laisse au lecteur le soin de compléter la liste en fonction de sa sensibilité aux événements. Pour ma part, le mandat présidentiel de Donald Trump figure en bonne place dans une telle liste, qu’il s’agisse de son début (cf. l’annonce de son élection « surprise », jugée pourtant impossible, du moins impensable, par bien des experts) ou de sa fin (cf. l’assaut contre le Capitole et une tentative de coup d’Etat sur fond de manœuvres pour truquer les résultats du scrutin présidentiel comme dans n’importe quelle république bananière ou satrapie orientale).

Au mitan de 2022, deux nouvelles sidérations se sont ajoutées à la longue liste des perturbations majeures impactant la marche du monde : l’invasion de l’Ukraine et le récent arrêt de la Cour suprême américaine remettant en cause le droit des femmes à l’avortement. Deux événements survenus à 4 mois d’intervalle et à des milliers de kilomètres de part et d’autre de l’Atlantique mais qui soulignent l’extrême dépendance de l’Europe aux deux visages du Janus (Jan-US) américain.

Jan-US, version « American Dream”

L’invasion de l’Ukraine a favorisé la réémergence du meilleur visage du Janus américain. Pour la 3ème fois en un peu plus d’un siècle (1917, 1941 et 2022), les Etats-Unis interviennent de façon déterminante dans un conflit européen. Ils positionnent au service d’un camp (perçu comme celui du « Bien ») leur formidable puissance techno-industrielle et logistique contre le « camp du Mal ». De fait, la simple « balade militaire » envisagée benoîtement par le Kremlin (s’emparer de Kiev en 3 jours…) s’est transformée en une guerre de haute intensité sans réelle perspective de sortie de crise à court terme. Le déroulement « sidérant » du conflit doit beaucoup à l’esprit de résistance de l’armée et de la population ukrainienne et aux erreurs d’analyse et de planification russe, tout comme aux insuffisances opérationnelles et logistiques des assaillants, mais aussi – et peut-être surtout, à la mobilisation active de la base industrielle de défense américaine au profit de l’Ukraine. Cela s’est traduit par la livraison aussi massive que rapide de nombreux équipements, armements (Javelin, Harpoon, HARMS…), munitions et renseignements qui ont permis d’infliger des pertes considérables aux assaillants, du simple troufion au général multi-étoilé. Cet engagement aux côtés de Ukrainiens implique tout autant le complexe militaro-industriel que les grandes entreprises privées de la high tech (Microsoft, Méta…) qui se sont mobilisées pour étouffer les velléités russes en matière de guerre de l’information ou de cybermenaces. L’exemple le plus frappant de cet engagement est fourni par le soutien massif des compagnies d’Elon Musk (Starlink et Space X) à la cause ukrainienne, qu’il s’agisse de la livraison dans des délais records de terminaux de communication satellitaire pour combler les lacunes capacitaires de Kiev en la matière ou du maintien d’un accès libre et fiable à Internet en dépit d’une situation de crise exceptionnelle. De fait, dans le monde troublé du XXIème siècle, mieux vaut toujours avoir l’Amérique dans son camp.

Cet engagement américain au profit de Kiev a ragaillardi l’Alliance Atlantique que certains décideurs européens considéraient jusqu’alors en état de mort clinique. Il a conforté Baltes et pays du flanc Est de l’organisation sur la pertinence de leurs choix d’y avoir adhéré. Sentiments partagés par la Finlande et la Suède, déterminées à renoncer à leur neutralité traditionnelle pour bénéficier des garanties du parapluie américain, les deux pays scandinaves estimant d’une piètre valeur les garanties de sécurité pourtant fournies par les traités européens. Comme lors des deux guerres mondiales, l’engagement des Etats-Unis sur le Vieux Continent apparaît comme un gage de liberté et de respect de la démocratie. Mais la perception d’ici n’est pas la vérité là-bas.

Jan-US, version « American nightmare”

La décision de la Cour Suprême américaine, le 24 juin dernier, d’annuler l’arrêt Roe vs Wade qui reconnaissait depuis 1973 au niveau fédéral le droit à l’avortement, illustre le visage sombre du Janus américain, en proie à intervalle régulier à d’inquiétants démons internes. Le « phare de liberté dans le monde » donne le sentiment de souffrir de troubles bipolaires l’exposant à des pulsions liberticides peu communes vues d’Europe. La décision de la Cour suprême, redoutée depuis des mois, confirme l’entrée des Etats-Unis dans une ère non plus seulement conservatrice mais véritablement réactionnaire. Un des éminents juges, Clarence Thomas, dans un commentaire personnel de l’arrêt, a indiqué que selon lui cette décision devait ouvrir la voie au réexamen d’autres dossiers sociétaux « sensibles », comme l’accès à la contraception ou les droits de la communauté LGBT, l’accès au mariage en particulier. L’arrêt du 24 juin initie une dynamique plus que préoccupante, laquelle pourrait ouvrir la voie à la concrétisation, au moins sur une vaste partie du territoire de l’Union (sans doute plus d’une vingtaine d’Etats du Centre et du sud), du fondement idéologique réactionnaire décrit par la dystopie « la Servante Ecarlate ». A savoir, la mise en place d’un régime théocratique réactionnaire réaffirmant la suprématie des mâles blancs WASP au détriment de nombreuses autres communautés : les femmes, les LGBT, les Noirs, les Latinos, et plus globalement tous les tenants du progressisme ou du wokisme. Un projet juridico-politique conduisant à l’affaiblissement de la démocratie outre-Atlantique et ne pouvant qu’alimenter les clivages moraux, sociétaux et raciaux de la société américaine. Avec un risque réel d’approfondissement d’une partition, actuellement seulement électorale et idéologique, mais demain potentiellement territoriale du pays.

Se profile en effet sous nos yeux, l’esquisse d’une tripartition du territoire états-unien : une côte ouest progressiste, un immense centre et sud sous l’emprise de la Droite religieuse et une côte Est, en tout cas un bastion Nord-Est également acquis au camp progressiste. Une tripartition susceptible de déboucher sur des scénarii jusqu’alors inenvisageables et totalement improbables, comme celui d’une sorte de « guerre de Sécession du XXIème siècle ».

Partition fictive dans l’hypothèse d’une guerre civile et position des Etats au sujet de la liberté d’avortement

A ce stade, certains lecteurs peuvent trouver que j’exagère, même si de plus en plus d’Américains se posent ouvertement la question. En cette fin juin 2022, une simple recherche Google sur la base de « Second Civil war in usa soon » génère 682 000 000 résultats et identifie une multitude de blogs spéculant sur un tel scénario, preuve que le sujet n’est plus si totalement « exotique ». Par ailleurs, tentons d’imaginer comment pourrait évoluer ce débat (actuellement) d’idées et de valeurs dans l’hypothèse (plausible) d’un retour au pouvoir de Donald Trump, d’un de ses fils ou d’un de ses clones lors de l’élection présidentielle de 2024 ou de celle de 2028. L’histoire électorale des Etats-Unis n’est qu’une succession d’alternances partisanes et le retour au pouvoir des Républicains – dans leur configuration la plus radicale et la plus conservatrice – n’est qu’une question de temps.

Un tel scénario aurait des conséquences profondes et dramatiques sur toute la planète, et en particulier sur la sécurité de l’Europe.

Petit exercice de futurologie transatlantique

Comment l’Europe pourrait-elle se positionner face à une évolution aussi radicale de son plus puissant partenaire stratégique, économique et militaire ? Imaginons – à l’horizon 2030 – un conseil européen devant réagir à la détérioration de la situation intérieure aux Etats-Unis. Un pays alors au bord de la guerre civile et de la partition, à la suite d’une nouvelle offensive de la Droite religieuses et des milieux ultra-conservateurs et suprémacistes visant à rogner de nouveaux droits individuels au détriment des femmes et des minorités. Quelles réactions de ce côté-ci de l’Atlantique face cette nouvelle étape de « descente aux enfers » susceptible d’aboutir au contexte socio-politique théocratique et autoritaire prédit par certaines dystopies ?

 Imaginons les « bastions progressistes » de la côte Ouest et du Nord-Est optant pour la sécession face à un gouvernement fédéral ultra-conservateur. Que ferait l’UE : privilégier le légalisme juridique et soutenir le gouvernent légitime en dépit de son programme politique aux antipodes des valeurs « européennes » ou appuyer les pulsions séparatistes des Californiens et des Bostoniens ? Sacré casse-tête d’autant que l’Europe des 27 (et à cette date peut-être des 30 ou des 35) sera bien loin d’être unie. Le consensus autour des « valeurs européennes » pourrait sérieusement être battu en brèche par la prédominance des courants populistes dans bon nombre de pays membres, affichant une sympathie idéologique pour le pouvoir alors en place à Washington, et par le savoir-faire des services US compétents pour influencer dans le bon sens bien des chancelleries des pays du flanc Est, toujours craintives de la menace russe.

Au-delà des déclarations d’intentions, quelle serait la marge de manœuvre des Européens « progressistes » face à la dynamique conservatrice en passe de submerger les îlots ou oasis modérés et tenter de soutenir leur résistance ? Plutôt étroite et pas bien grande… Car les quelques capitales – principalement ouest-européennes et scandinaves – qui pourraient être tentées de prendre plus activement faits et causes pour les « sécessionnistes progressistes » pourraient se faire sèchement rappeler à l’ordre par Washington, dans le cadre d’un remake au XXIème siècle de l’implacable « dialogue mélien » ayant conduit durant la guerre du Péloponnèse les Athéniens à commettre les pires exactions, pour l’exemple, à l’encontre des trop modérés habitants de l’île de Mélos.

Face à de alliés perçus comme trop « insoumis », la Maison Blanche (très probablement alors occupée par un fils Trump ou par un obscur sénateur du Missouri biberonné au discours évangéliste, le conduisant à avoir du mal à concevoir que la Terre n’a pas été créée en sept jours), n’aurait aucun scrupule à rappeler aux « vieux pays du Vieux continent » l’équation basique du rapport de force entre les deux camps. Une équation en l’état basé sur l’extrême dépendance des Européens au bon vouloir de Washington en matière de sécurité et d’énergie (vue le basculement en cours, guerre en Ukraine oblige, de la dépendance gazière européenne de la Russie vers les Etats-Unis, sans que cela n’émeuve grand monde à Bruxelles). Si la simple menace d’interrompre les envois de cargaisons de LNG ne suffit pas, Washington pourra agiter le spectre de rétorsion dans le domaine sécuritaire comme la menace de clouer au sol la flotte de F-35 en cours d’acquisition par la plupart des alliés du Vieux continent mais sans que ces derniers ‘puissent avoir accès aux si vitaux codes sources permettant le bon fonctionnement et la maintenance logicielle des innombrables équipements électroniques truffant ces appareils. Idem pour la flotte européenne de drones de combat Reaper MQ-9. Pour la France, qui a su éviter jusqu’à présent, en grande partie (drones exceptés) une telle vassalisation de son potentiel de combat aérien, le spectre de menaces pourrait englober l’arrêt de quelques « coups de pouce » en matière de simulation des essais nucléaires ; l’interruption des échanges de renseignements cruciaux ou encore une multiplication des obstacles concernant le renouvellement et la modernisation des capacités aéronavales (arrêt de la formation spécialisée des pilotes de l’Aéronautique navale par l’US Navy, refus de livrer les très précieuses catapultes électro-magnétiques EMALS destinées au futur porte-avions ou encore d’assurer la maintenance logicielle des avions de guet aérien). Je laisse au lecteur spécialisé le soin de faire une recension exhaustive de tous les sujets de rétorsion possibles dans le domaine sécuritaire. Il y aurait de quoi écrire une thèse. De quoi mettre à genou en un temps record tout décideur un peu trop récalcitrant face aux nouvelles orientations de la politique intérieure états-uniennes. Le droit à la contraception des Américaines ou la préservation des libertés LGBT outre-Atlantique vaudront-ils une paire de catapulte électro-magnétique de porte-avions ? L’avenir le dira. Mais le « pouvoir de dire non » risque de devenir de plus en plus un luxe auquel la très grande majorité des décideurs européens (d’aujourd’hui et de demain) ne semble plus avoir ni le profil ni la carrure pour y recourir. N’est pas De Gaulle qui veut.

Pauvre Princesse Europa, enlevée et violée par Zeus dans la mythologie et coincée dans un futur proche entre un Jan-US américain bipolaire, un ours russe ultra-violent enfermé dans son complexe obsidional et un Empire du Milieu traçant implacablement son chemin vers le leadership mondial. L’horizon européen s’annonce bien incertain !

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